CELESTINI, Ascanio

 

« La crise, c’est quand le vieux se meurt et que le nouveau ne peut pas naître. »

Antonio Gramsci

S’il me fallait déterminer l’impact d’Ascanio Celestini dans l’histoire littéraire et théâtrale italienne comme dans la prise en charge, aux yeux d’une génération entière, du rôle désormais presque oublié en France de l’intellectuel, en tant qu’il sert à éclairer sur le monde et constitue, le cas échéant, une voix avec laquelle le pouvoir doit bel et bien compter, je m’en tiendrais à deux noms: Pasolini pour le dynamitage des genres, Dario Fo pour la pureté de la subversion. La force de son oralité, pour le reste, lui appartient en propre, même s’il a pu inspirer, avec bonheur souvent, d’autres auteurs talentueux. Il n’a pas, il est vrai, été formé à la dramaturgie ou à l’écriture scénique. Dans une Italie où la culture est en passe de devenir l’unique ferment fédérateur contre un gouvernement ultra-libéral, xénophobe et volontiers révisionniste, Ascanio Celestini ne peut pas être le pion d’une administration puissante, qui a conduit, en France, à la domestication presque totale de la création artistique1. Aussi ne s’étonnera-t-on pas qu’il descende dans la rue, non pour défendre parmi d’autres porte-paroles privilégiés les intérêts du reste réellement menacés d’une corporation parmi d’autres, mais pour soutenir le combat des précaires, tous secteurs confondus. À défaut de relais institutionnels, il est un des rares à démontrer aujourd’hui combien ils forment, en lieu et place d’une classe ouvrière en voie de mythification, le noyau même, abandonné et marginalisé, d’un vaste prolétariat.
L’Italie est un pays où le pouvoir en place, qui détient comme on le sait la plupart des moyens d’information publiques et privés, et qui tend à démanteler les premiers pour conserver sa puissance en cas de désaveu électoral, s’évertue à créer une identification commode entre totalitarisme et communisme, et de là évidemment avec l’hydre stalinienne. Quiconque aujourd’hui tend à défendre un projet social est aussitôt stigmatisé par un gouvernement qui recourt volontiers à la calomnie et à une vision pour le moins réductrice de l’histoire. Dans un tel contexte, le début de cette chanson d’Ascanio Celestini a les allures d’une nouvelle table rase:
« Moi je suis communiste… parce que les communistes, ils sont comme les martiens… certains disent que les martiens sont une intelligence supérieure, comme les communistes. D’autres disent au contraire que les martiens sont des criminels, des assassins qui détruiront le monde, comme les communistes.
Mais tout le monde sait que les martiens n’existent pas, que les martiens sont une invention littéraire, une merveilleuse histoire de science-fiction… comme le communisme. »

Se placer sur le terrain politique, on le sait, c’est poser la question du pouvoir. Cette question aujourd’hui ne prend plus les formes d’une véritable alternative démocratique chez le principal parti d’opposition italien, quand l’un de ses leaders récents affirmait il y a peu ne plus être de gauche, mais seulement réformiste. Elle n’est que partiellement relayée par les syndicats, qui peinent à organiser des travailleurs que les contrats à durée déterminée réduisent le plus souvent au silence, sous peine de se voir congédier. Dans une telle situation, la parole, l’échange et l’auto-organisation sont devenus les outils sans doute incomplets, mais pour le moins nécessaires, d’une résistance désespérée aux dérives inquiétantes de ces dernières années2. L’œuvre d’Ascanio Celestini s’inscrit en fait, depuis près de dix ans, sur les principaux terrains de la lutte politique, qu’il occupe avec une extraordinaire acuité, et une parfaite maîtrise de son outil littéraire. Dans le paysage critique de la péninsule aujourd’hui, il aura retrouvé l’un des rôles dévolus à l’intellectuel: se changer, quoi qu’il puisse en coûter, en accoucheur d’un nouveau monde.

Olivier Favier, « Ascanio Celestini ou le politique », in Frictions n°15.

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